Interview de Maître Hikitsuchi Michio, 10ème Dan d'Aikido et élève d'Ueshiba Morihei.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Interview de Maître Hikitsuchi Michio, 10ème Dan d'Aikido et élève d'Ueshiba Morihei.

Notes de traduction : “O-Sensei” fait référence à Ueshiba Morihei, fondateur de l'Aikido. “Budo”, litt. “voie martiale”, renvoie à la conception moderne et globale des “arts martiaux”.Certains mots ont été conservés en japonais par absence d'équivalent dans nos langues : ainsi le mot Kami pourrait aussi bien être traduit “Dieu”, “dieux”, “esprits”... Il fait référence au “divin” en général, les Japonais ne voyant pas de contradiction entre les différentes religions (shintoïsme, bouddhisme, et même christianisme).Enfin, certaines répétitions ont été enlevées dans un souci de lisibilité.


- Maître, quand avez-vous rencontré O-Sensei ?

- La première fois que je l'ai rencontré, il enseignait dans un entrepôt à Shingu. C'était il y a 65 ans, quand j'en avais 14.
Un homme appelé Kubo-sensei l'avait invité à venir de Tanabe, sa ville natale, à Shingu, et il vint enseigner à la brasserie de saké de Taiheyo. C'est peut-être le premier endroit où il enseigna l'Aikido au Japon - le commencement.
Je crois que j'étais prédestiné à rencontrer O-Sensei. Avant même notre naissance, les Kami savaient que nous nous rencontrerions. Même si j'étais son élève, j'ai toujours vu O-Sensei comme un père.

- Aviez-vous étudié les arts martiaux avant de le rencontrer ?

- Mon père est décédé quand j'avais 2 ans, et ma mère quand j'en avais 7. Ma grand-mère maternelle m'a élevé, elle connaissait un peu la naginata (hallebarde). C'est là que se trouve l'origine de ma rencontre avec le Budo et O-Sensei. Ma grand-mère voulait faire de moi un homme bon, pour cela elle me fit étudier le Judo et le Kendo. J'ai commencé le Kendo à 9 ans.
À cette époque, O-Sensei était arrivé à Shingu, mais n'enseignait pas l'Aikido publiquement. Ce n'était pas considéré comme quelque chose qu'on pouvait montrer à tout le monde. Pour devenir élève du Maître, il fallait lui être personnellement recommandé par 5 garants. Kubo-sensei m'emmena rencontrer O-Sensei quand j'avais 14 ans, après que j'eus remporté le premier prix d'une compétition locale d'arts martiaux.

- Quelle fut votre première impression de l'Aikido ?

- C'était incroyable. Personne ne semblait utiliser de force, et pourtant ils pouvaient se projeter les uns les autres sans difficulté. Quel mystère ! J'ai d'abord cru qu'ils faisaient des mouvements préarrangés.
Bien que j'étudiais déjà intensément le Judo et le Kendo à ce moment, je pensai que ce Budo, dans lequel la victoire était acquise au premier contact, devait être le vrai Budo. Je réalisai que c'était très différent de ce que j'étudiais mais que c'était le Budo que je voulais pour moi-même.
À 14 ans, je voulus immédiatement me consacrer avec détermination à l'Aikido. Mais en ce temps personne ne l'enseignait aux enfants. Il fallait avoir au moins 25 ans pour apprendre l'Aikido.
Mais O-Sensei m'a dit "Tu es né pour faire du Budo. Tu dois étudier l'Aiki(bu)do..." (à cette époque, il disait encore "Aikibudo"). C'est ainsi que je suis devenu le premier enfant à étudier l'Aikido.

- Qu'avez-vous ressenti quand O-Sensei vous a dit cela ?

- Je me suis senti tellement reconnaissant ; O-Sensei m'avait accepté comme disciple, malgré mon âge. Il m'avait dit que j'étais né pour apprendre le Budo et que l'Aikido était la plus haute expression du Budo japonais. J'étais profondémment ému.

- Quel souvenir gardez-vous de l'apparence d'O-Sensei à cette époque ?

- En ce temps-là, il avait un physique exceptionnel. Il ressemblait aux vieux paravents japonais : plus large que haut. Il avait 53 ans, pesait environ 90kg pour 1,55m, il était très costaud. Il avait les os et les articulations solides, et beaucoup de vigueur.
Son regard était plein de gentillesse, mais ses yeux brillaient aussi d'une lueur féroce. Il pouvait être très intimidant ! S'il vous regardait brusquement, vous étiez pétrifié.
O-Sensei observait vivement quelqu'un quand il le rencontrait pour la première fois. Ses yeux brillaient et il savait tout de cette personne instantanément.
Parfois, un simple coup d'oeil de sa part me faisait l'effet d'une flèche qui m'aurait transpercé. Son regard pouvait être vraiment sévère et très doux l'instant d'après. Je le voyais comme un père. Il avait l'air dur et si fort, pourtant quand je me trouvais à ses côtés je pensais "ici se trouve une personne sincèrement bienveillante".
C'était un Budoka hors du commun. J'étais effrayé de me trouver près de lui, et à la fois je sentais qu'il avait le coeur plein de bonté. Il était terrifiant et je me sentais à la fois tiré vers lui. J'imagine que c'est difficile à comprendre pour certains.
Comme je l'ai dit, je crois que notre relation - maître/élève, père/enfant - devait arriver. Je ne lui avais pas demandé de me prendre comme disciple, mais il me l'a demandé. C'était prédestiné.
33 ans se sont écoulés depuis le départ d'O-Sensei vers le royaume céleste, mais je ne me suis jamais senti séparé de lui. Il est toujours présent et je peux entendre sa voix chaque jour et chaque nuit.

- Quand O-Sensei donnait ses cours, qu'est-ce qui était le plus important – les explications verbales ou la pratique physique ?

- Les techniques trouvent elles-même leur source dans les kotodama. Ce n'est pas vraiment possible de comprendre pleinement une technique sans discuter de sa signification, de ce qui lui donne naissance. Donc, O-Sensei enseignait une technique particulière et le pourquoi de son existence.

- Comment exactement conduisait-il la pratique ?

- D'abord on faisait shinji (exercices préparatoires pour la purification de l'esprit) : misogi, furutama, torifune, otakebi, omusubi, and okorobi. Ensuite nous nettoyions le dojo et commencions la pratique des techniques.
Il n'y avait pas de modèle pour le travail avec O-Sensei. C'était kamigoto. Mais les entraînements commençaient toujours par shinji. Ensuite venait suwariwaza (travail à genoux) qui renforce les hanches. Puis l'on passait en tachiwaza (travail debout). Souvent la première technique était ikkyo (dai-ikkajo). Après ça, O-Sensei faisait les techniques qui venaient selon son ki du moment. Rien n'était fixé, chaque fois c'était différent.

- Quelle était sa méthode pédagogique ?

- O-Sensei ne montrait pas souvent les techniques individuellement, en prenant vos mains ou en vous expliquant comment les bouger. Il montrait juste une technique une fois et nous demandait d'imiter ce qu'il venait de faire. Cependant, à l'occasion il pouvait donner des instructions particulières à l'un de nous directement.

- Que ressentiez-vous quand O-Sensei vous enseignait personnellement ?
 

- Je ressentais plus que je ne le méritais, et j'étais très reconnaissant.
Parfois, quand O-Sensei me touchait, je sentais ma force augmenter soudainement, et parfois je la sentais me quitter. En me tenant près de lui, il me semblait parfois que ma force était absorbée. D'autres fois, je sentais une pression immense... Toujours, je sentais le pouvoir des Kami circuler à travers lui.
L'entraînement était très strict. Il n'y avait pas de considération ou de sympathie. O-Sensei changea dans ses dernières années, mais lorsque j'ai commencé, il était très puissant et ses bras étaient énormes. S'entraîner avec lui pouvait être terrifiant. De nombreuses fois j'ai pensé qu'il m'avait cassé quelque chose. [rires]

- Vous avez étudié auprès du Maître de vos 14 ans jusqu'au début de la guerre. Pouvez-vous nous dire comment vous avez repris contact avec lui après la guerre ?

- J'ai rencontré à nouveau O-Sensei en 1949. Je ne l'avais pas vu depuis 10 ans ; il en avait 71 et j'en avait 32. Il était en pèlerinage pour visiter le sanctuaire de Kumano, et il m'a appelé par téléphone. « Le vieillard est venu, m'a-t-il dit, comment vas-tu ? »
J'étais tellement surpris d'entendre sa voix. Et tellement heureux qu'il soit bien vivant. Je me suis précipité sur ma moto jusqu'à l'auberge où il se trouvait. Il me fit entrer et me demanda comment j'allais. Nous avons discuté toute la nuit.
O-Sensei me dit « le Japon a perdu la guerre car l'armée s'est trompée. Jusqu'à maintenant, dit-il, tous les Budo ont été pour détruire et tuer. Mais désormais, le Budo doit donner la joie et le bonheur. Il faut un Budo d'amour. Le gouvernement a interdit les arts martiaux, mais j'ai obtenu la permission d'enseigner l'Aikido. On m'a dit d'ouvrir un dojo. S'il-te-plait, rejoins-moi. Je vais commencer à enseigner le Budo d'amour. Tu dois aussi construire un dojo ! Suis-moi ! »
J'ai immédiatement laissé tomber mon travail et j'ai construit un dojo ici à Shingu. C'était très petit, seulement quelques tatamis au début.

- Vous voulez dire qu'O-Sensei avais changé durant les années de la guerre ?

- Oui. Sa compréhension du Budo avait radicalement changé. La manière dont il était avec les gens aussi. Son regard féroce était devenu plus tendre. On se sentait plus proche de lui. Vous pouvez voir cela sur les photos. Son regard était toujours strict, mais plus si effrayant.
Après guerre, la façon dont O-Sensei pensait la technique avait aussi beaucoup changé. Avant la guerre, le but des techniques était de tuer l'attaquant. Et nous pratiquions comme cela. Après guerre, il nous exhortait à ne pas attaquer ou défaire l'autre. « Si vous faites ainsi, disait-il, ce sera comme avant. J'ai tout changé comment il faut faire. »
O-Sensei nous disait qu'il fallait donner à nos opposants de la joie. « Pour y arriver, disait-il, nous devons devenir capables de sentir leur ki. Et pour cela, nous devons nous unir nous-même, nos mots, notre corps, nos pensées. Nous devons faire un avec les rouages de l'Univers – avec les Kami et avec la Nature. Nous devons amener ces trois choses – parole, corps et esprit – en harmonie avec leur fonctionnement. Si vous faites ça, le vrai Budo sera né. Le Budo pour détruire les autres deviendra le Budo qui offre la joie et la compassion aux autres. »

- Après la guerre, est-ce qu'O-Sensei a aussi changé sa manière d'enseigner ?

- La méthode était à l'opposé de ce qu'elle avait été. Nous n'attaquions plus. Nous considérions le ki du partenaire de manière à le percevoir dans sa totalité. Du sommet de la tête au bout de ses orteils. Pas seulement son apparence extérieure, nous devions devenir capable d'absorber l'esprit du partenaire.
S'entraîner ainsi était plus difficile. Nous ne pouvions pas attendre l'attaque, nous devions avoir la capacité à trouver les ouvertures et les intentions du partenaire. Où allait-il attaquer ? Comment allait-il se déplacer ? Il fallait cultiver ces sensations en nous-mêmes.
Aujourd'hui je n'enseigne que les techniques d'après-guerre. Ce sont les vraies techniques de l'Aikido d'O-Sensei.
Si nous regardons notre partenaire, notre cœur est pris par lui. Si nous regardons dans ses yeux, notre esprit est pris par eux. Si nous regardons son arme, notre ki est pris par elle. Donc il ne faut pas fixer son partenaire.
Si nous sommes toujours uni avec l'Univers, un avec la Nature, il n'y a pas d'espace pour l'attaque d'un adversaire.
Quand un opposant essaye d'attaquer, il ne faut pas dépendre de la forme technique seule, mais créer la technique spontanément.
Auparavant, quand l'adversaire attaquait, nous parions le coup et nous avancions sur lui. Après la guerre, les choses avaient changé. Au moment où l'autre levait son bras pour frapper, même pendant qu'il levait son bras, nous changions déjà de position. Il fallait agir promptement. Pour le faire correctement, il fallait devenir un avec la Nature et bouger sans réfléchir.
Un autre aspect de l'Aikido d'O-Sensei après la guerre était qu'il portait davantage d'importance au shinji avant chaque entraînement. Il commençait toujours par cette purification.

- Quelle est l'enseignement le plus important que vous avez appris d'O-Sensei ?

- Avant tout, j'ai appris de lui à prier les Kami et les Bouddhas.
À la naissance, nous n'avons aucune pensée ; les nouveaux-nés sont un avec les Kami. Mais en grandissant, nous apprenons beaucoup de choses, nous réfléchissons à beaucoup de choses, et dans le processus des impuretés sont produites. Si nous pouvons dépasser la pensée et nous unifier avec les Kami, nous pouvons retourner à l'esprit divin. Nous appelons cela chinkon kishin. Calmer le mental et retourner au cœur du divin. Le cœur du divin est amour.Les enseignements de l'Aikido ont pour but de revenir au cœur du divin et de recevoir son pouvoir. En basant nos actes sur ce fondement, nous œuvrons pour la paix dans le monde.
Il est inutile d'argumenter à propos de savoir si la technique est moderne ou ancienne. La technique n'est que la technique. Nous ne pouvons comprendre l'Aikido sans étudier son essence, sans étudier comment O-Sensei a donné naissance à l'Aikido.
Cette Voie existe pour créer des individus sincères et bienveillants – des personnes au cœur vrai. La technique existe comme discipline de l'Aikido. Au travers de la pratique, nous découvrons comment fonctionnent les choses. Mais mettre de côté l'esprit de l'Aikido et ne faire que les techniques ne mène pas à la compréhension du fond de l'Aikido, et ne mène même pas pas à la vrai technique. Pratiquer les techniques seules ne mène nulle part, peu importe combien de temps vous y passerez.
 

- Comment O-Sensei a transmis son enseignement ?

- Il bougeait comme un Kami. Nous pensions voir véritablement un Kami. Je me suis donc efforcé d'absorber chaque chose comme elle était, de faire exactement comme O-Sensei le faisait. Je ne faisait pas que « étudier » au sens habituel du mot. En le servant, je servais les Kami. Je recevais une transmission d'ordre spirituel. C'est ainsi que j'ai reçu son enseignement.
J'ai tenté de saisir ce qu'il se passait, dans l'instant, comme si j'étais le miroir d'O-Sensei. C'était difficile, même extraordinaire, mais c'était une mission divine. Ma mission était de servir le Maître. Par exemple, s'il se levait pour aller aux toilettes, je bondissais et l'attendais dehors avec une serviette pour lui nettoyer les mains dès qu'il sortait. Quand il prenait son bain, je préparais son thé, en faisant gare à ce qu'il soit juste à la bonne température – ni trop chaud, ni trop froid – quand le Maître en ressortirait. Quand il sortait, je marchais derrière lui, toujours près. Tout ça faisait partie de mon entraînement personnel. Mon esprit accompagnait toujours O-Sensei. Il le savait mais ne disait rien. Tout se déroulait naturellement. C'était de la dévotion – une action sincère. Je ne pensais pas « oh, il va aimer cela ; je vais lui faire plaisir » : cela n'est pas de la dévotion. Servir sincèrement se fait avec tout son cœur.

-Passiez-vous du temps avec O-Sensei en-dehors du dojo ?

- Bien sûr. Nous avions toutes sortes de conversations sur tous les sujets ; même aux bains nous discutions. La plupart du temps O-Sensei racontait de histoires et j'écoutais juste. Il parlait de nombreuses choses. Quand j'étais avec lui, je lui prêtais toujours l'attention la plus soutenue.

- Est-ce qu'il arrivait à O-Sensei de se détendre ?

- Bien sûr. En fait il était toujours détendu. Mais il ne s'asseyait jamais en tailleurs, toujours en seiza. En-dehors de la pratique, on le voyait lire des livres ou discuter. Il parlait toujours de choses spirituelles. Et les livres qu'il lisait, parfois très anciens, étaient toujours à propos des Kami. Le soir, il demandait parfois un peu de saké chaud, même s'il ne buvait pas autant à 70 ans que dans sa jeunesse.
Je me rappelle de merveilleuses soirées quand Kubo-sensei était de passage et nous faisait des tours de magie. C'était un maître de la prestidigitation et O-Sensei aimait beaucoup ça.

-Quand O-Sensei était à Shingu, comment passait-il ses journées ?

-Il faisait les pèlerinages à Kumano, aux chutes Nachi et au sanctuaire de Hayatama. Une fois les trois lieux saint visités, il lisait des livres et pratiquait l'Aikido.
O-Sensei avait son propre programme. Une fois, à 2h du matin, il m'appela pour venir pratiquer. Vous imaginez, pratiquer à 2h du matin ? C'était en Août 1957, lorsqu'il me transmit le secret du shochikubai no ken (« le sabre de pin (fermeté), de bambou (pureté) et de prunier (noblesse)»). Il avait un bokken noir et me prêta un bokken en biwa. Nous pratiquâmes intensément, dans un silence que troublaient seulement le claquement des bokken dans la nuit. Au bout d'un moment, je parais la frappe d'O-Sensei quand un craquement retentit et le bout de son bokken se cassa. « Assez », dit-il, et nous arrêtâmes. Alors que je cherchais des yeux l'extrémité de 5cm manquant à son bokken, il s'exclama « est-ce que tu cherches ceci ? » et tira le morceau du revers de son keikogi. C'était un mystère, comment le bout de bois avait-il atterri dans son gi ? L'avait-il attrapé au vol ? J'étais stupéfait.

- Avez-vous eu beaucoup d'expériences incroyables quand vous étiez avec O-Sensei ?

- C'était toujours incroyable.

- Que pensez-vous qu'O-Sensei essayait de nous transmettre ?

- Il essayait de nous apprendre à nous débarrasser du désir de combattre avec l'adversaire, et de le remplacer par le désir de créer l'harmonie.
Aikido est le Budo d'amour.
Si nous cultivons la colère, nous ne pouvons pas entretenir de relations saines. Notre colère va infecter nos partenaires, et cela ne doit pas arriver. À la place, nous devons offrir joie et compassion. Si nous faisons cela mutuellement, nous créerons de l'harmonie et serons comme une famille.
De nos jours, les gens ont tendance à ne penser qu'à eux-mêmes – à leur argent, leur pouvoir, etc. Nous devons corriger cela. Si nous ne le faisons pas, comment pouvons-nous faire une vraie famille ? O-Sensei disait « je vis pour faire de ce monde une seule famille ».

- Quels changements espérait produire O-Sensei chez les individus ?

- Il s'intéressait à cultiver des êtres humains sincères.
Mais bien qu'il avait cet objectif, il ne forçait jamais personne à agir d'une façon ou d'une autre, car il savait que différentes personnes voient les choses différemment. Il ne donnait jamais d'ordres. Il nous disait que chacun devait être sincère – que, s'il pouvait nous montrer la voie, c'était à nous de l'emprunter. « Je ne peux que vous expliquer ce que les Kami m'ont montré », disait-il toujours.

O-Sensei nous disait aussi d'avoir de la gratitude, d'être reconnaissant envers les autres et envers la Nature. Sans humilité et reconnaissance dans notre cœur, nous ne pouvons devenir de vrais êtres humains. Le soleil nous donne tout. La pluie tombe, et le champ produit du riz. Les fruits et les graines éclosent. Ce sont des cadeaux de la Terre.
(…) O-Sensei était une personne très pure et sincère. Ses mots sont très importants.
L'Aikido n'est pas un sport. Son but est différent des sports. Il n'y a pas de règles en Aikido. Si l'Aikido devient un sport, il y aura des règles, on donnera trop d'importance à la forme et à la victoire. Faire de l'Aikido un sport nous mènera dans l'erreur et la négligence, pas à la vérité. Si nous voulons trouver la vérité, nous devons nous entraîner avec tout notre cœur, toute notre force. L'entraînement doit être comme shinken shobu, entre la vie et la mort, comme avec de vrais sabres. Nous devrions pratiquer comme si notre vie dépendait d'une seule erreur. Même si l'on est intègre, on peut tourner mal en faisant une seule erreur.

- Ressentez-vous une lourde responsabilité en transmettant directement l'enseignement d'O-Sensei ?

- Je sens la responsabilité, mais elle n'est pas lourde. Je dois simplement communiquer au monde exactement ce que j'ai appris d'O-Sensei. Je ne dois dire que ce qu'il a dit et n'enseigner que ce qu'il a enseigner, rien d'autre. Je ne dois pas y injecter ma propre opinion, ou déformer de quelque sorte que ce soit le message d'O-Sensei.
Certains ont créé leurs propres techniques, même s'ils ne peuvent déjà pas faire ce qu'O-Sensei enseignait. O-Sensei pouvait arrêter une personne avec un seul doigt. Peu essayent d'avoir ce pouvoir ; peu ont la volonté de suivre complètement les leçons d'O-Sensei. C'est ce qui me différencie des autres.
Si la tendance se confirme, le travail d'O-Sensei mourra avec moi. Cela ne doit pas arriver. Je regarde le monde, et je me dis que je dois faire tout ce que je peux pour cultiver des individus sincères. Sinon, l'Aikido d'O-Sensei disparaîtra. C'est mon inquiétude. C'est pourquoi je voyage partout dans le monde pour enseigner l'Aikido.
Bien sûr, je donne des stages en-dehors du Japon, mais je ne peux alors que donner une esquisse de ce qu'est l'Aikido. Les gens peuvent avoir une compréhension générale, mais peu peuvent s'impliquer aussi intensément dans l'étude de l'Aikido que je l'ai fait en servant O-Sensei.
Ma responsabilité est de pénétrer l'esprit de l'Aikido et de transmettre les leçons d'O-Sensei à autant de gens que possible. Quand j'ai reçu le 10ème dan des mains d'O-Sensei, j'ai reçu sa transmission directe. Je ne pourrais mourir en paix que lorsque j'aurai amené ses enseignements au monde entier.
Mon travail commence véritablement maintenant. Bien que je m'entraîne depuis 65 ans, mon entraînement est encore devant moi.

- Auriez-vous un message pour ceux qui étudient l'Aikido ?

- J'aimerais leur proposer de venir tous me rendre visite. Hélas, je suis trop vieux pour voyager désormais. Néanmoins, j'aimerais avoir des visiteurs de tous les pays du monde ici à Shingu, pour parler avec eux et pratiquer le véritable Aikido.

- Un message pour les enseignants d'Aikido ?

- J'aimerais que les instructeurs s'adressent à O-Sensei avant la pratique – pas seulement mettre une photo sur un mur et s'incliner en disant « onegai shimasu » ou « arigato gozaimasu ». C'est important de montrer leur gratitude au travers de leurs actions. Cela les aidera à comprendre les enseignements d'O-Sensei. La forme seule ne fonctionne pas ; il faut un cœur pur. Parlez franchement.
O-Sensei exprimait souvent sa gratitude pour les Kami. Il nous disait d'observer la nature pour comprendre les rouages divins. Il nous disait de choisir la bonne voie en observant les Kami chaque jour.

Je demanderais aux professeurs de faire de leur mieux pour unifier leur corps et leur esprit, se connecter avec la Nature, et s'entraîner à créer une grande harmonie.

Une dernière pensée ? Hikitsuchi Michio 1923 - 2004Hikitsuchi Michio 1923 - 2004

O-Sensei nous a appris qu'avec un cœur bienveillant, on peut donner de l'amour. De l'amour s'élève l'harmonie – et l'harmonie donne naissance au bonheur. Le bonheur comme la joie sont les plus grands trésors. Ce ne sont pas l'or et les diamants. C'est un trésor spirituel.
Le plus important est que le monde devienne une seule famille. Ce n'est pas une affaire de technique efficace ou ineffficace. L'Aikido enseigne qu'avec un cœur empli d'amour nous pouvons faire tous une famille. C'est le but de l'Aikido.
Ce que j'ai appris directement d'O-Sensei, c'est que l'esprit d'un monde pacifique vient avant la technique. Sans cet esprit, notre Aikido ne peux progresser.

Interview de Susan Perry, traduite en anglais par A. Nishimoto et L. Herr, puis en français par Lucas Amblard